La ville sans nom

© Daniel Natoli - Edificaciones improvisadas. Tomada con una Diana F+ con un acople trasero para Polaroid.

©Daniel Natoli–Constructions improvisées, pris avec un Diana F+ avec un fixateur arrière pour Polaroïd.

La ville sans nom est celle qui surgit aux marges de la globalité, dans les banlieues des grandes capitales saccagées, dans les pays productifs, dans les villages qui exportent à prix dérisoire et qui, au contraire, importent beaucoup trop peu.

La ville sans nom se compose de maisons à moitié construites qui s’étendent à perte de vue ;de plaines et collines recouvertes de constructions improvisées, souvent en blocs de bétons, briques ou terre crue, où l’absence de quelconque décor sur leur façade reflète leur dénuement. Ce sont des logements nus, aussi transparents que les visages de ceux qui les habitent, aussi austères que la nourriture même qui s’y cuisine à l’intérieur.

Dans la ville sans nom, la musique est partout, elle fait partie intégrante de la vie ; le riz est un aliment aussi basique que l’air qu’on respire, et le fonctionnement de l’alimentation électrique paraît un vrai miraclesi l’on s’arrête pour observer l’enchevêtrement de câbles qui abondent et s’embobinentsur chaque poteau. Les trottoirs de la ville sans nom se retrouvent fissurés et à peine délimités; la hiérarchie entre voitures, piétons et animaux est minime, et les limites qui devraientles séparer les uns des autres sont parfois inexistantes.

Dans la ville sans nom, le trafic s’écoule de manière chaotique. Les normes régissant la circulation ont été substituées par une espère de loi interne que seuls les gens du coin connaissent bien : claxons, brouhaha,agitation, et du bruit, beaucoup de bruit…

© Daniel Natoli - La jerarquía entre coches, peatones y animales es mínima. Tomada con una Diana F+ con un acople trasero para Polaroid.

© Daniel Natoli – La hiérarchie entre voitures, piétons et animaux est minime. Pris avec un Diana F+ avec un fixateur arrière pour Polaroïd.

Parmi tous les véhicules, le bus est généralement le plus singulier dans la ville sans nom, puisque c’est là que se donne rendez-vous l’échantillon le plus représentatifde la population, et enchante les voyageurs dans un spectacle routinier digne d’admiration : des gensqui montent et descendent duvéhicule en marche, des vendeurs etmarchands ambulants exhibant leur artisanat à la recherche d’un petit geste de reconnaissance, ou encoredes vieilles dames, enfants et travailleurs se disputant pour un petit recoin dans ce splendide casse-tête d’entassement que suppose le transport en commun en heure de pointe, et qui va,il semblerait, s’écrouler à n’importe quel moment… Toute l’essence de la ville se met en scène dans cet espace comme s’il s’agissait d’un microcosme de la cité même.

Une autre question d’intérêt dans la ville sans nom est le commerce itinérant, qu’on trouve à n’importe quel coin de rue, à n’importe quelle heure et pour n’importe quel prix ; utilisant des objets et structures éphémères de fonctionnalitéextrême, la majorité fabriqués avec des matériaux pauvres ou de récupération.

© Daniel Natoli - El comercio itinerante se encuentra en cualquier esquina, a cualquier hora y ofertándose a cualquier precio. Tomada con una Diana F+ con un acople trasero para Polaroid.

© Daniel Natoli – Le commerce itinérant se trouve à n’importe quel coin de rue, à n’importe quelle heure pour n’importe quel prix. Pris avec un Diana F+ avec unfixateur arrière pour Polaroïd.

Les gens achètent, vendent et consomment dans la rue des eaux de Cologneaux propriétés ésotériques, des disques de musique de plus de quatre cent cinquante chansons de tous styles, ou des légumes et du poisson empilés de la même façon à l’arrière d’une camionnette. C’est la magie du spontané, le reflet d’un espace public vivant et exubérant, même si au fond, on ne nous y prend pas, cette improvisation n’est rien de plus que la réponse à une nécessité, celle d’aller de l’avant, jour après jour, quoi qu’il en soit.

Quant aux commerces « en dur », une de leurs bizarreries est peut-être leur pancarte, remplie de couleurs, avec des lettres détourées sur fond brillantqui interpelle, accompagnées de photographies inesthétiques, bien que vraies, qui incitentà peine à entrer et consommer le produit. L’information s’accumule et la saturation de stimuli visuels finit par constituer l’image propre de ces locaux. A l’intérieur, les articles s’entassent de même dans un pêle-mêle de caisses, cartons, bouteilles de marques étranges et slogans curieux, laissant un minuscule espacerecoin pour l’épicier, qui d’une certaine manière est un élément de composition de plus de cette décoration marchande colmatée.

En se promenant dans les rues de la ville sans nom, on peut sentir des fruits tropicaux, différents types d’encens et toutessortesde choses ; on s’imprègne du charbon des stands de grillades, onest rebuté devoir l’eau réutilisée pour laver les assiettes en pleine rue et l’on s’étouffe un peu plus avec la fumée des pots d’échappements des voitures et des motos qui transitent sur l’asphalte. La ville sans nom déborde d’arômes, de pigments, de sons. Les gamins redoublent de joie et s’amusent sans jeux très sophistiqués, les petits vieux s’assoient à regarder le tempsqui passe dans ce sport national qui consiste en la simple contemplation de l’existence, et les jeunes filles se promènent souvent à deux ou en groupe à la recherche d’un passe-tempsquotidien.

© Daniel Natoli - Es el lugar donde habitan las personas anónimas. Tomada con una Diana F+ con un acople trasero para Polaroid.

© Daniel Natoli – C’est le lieu où habitent les anonymes. Pris avec un Diana F+ avec un fixateur arrière pour Polaroïd.

La ville sans nom est la patrie des enfants laissés-pour-compte, des femmes oubliées, des travailleurs exploités. C’est le lieu où habitent les anonymes,ceux qui regardent avec sincérité et sourient avec l’âme bien qu’on ne leur ait rien demandé, bien qu’ils ne manquent à personne. La ville sans nom se construit sur une histoire pleine d’oppression, sa chronique étant le témoignage d’un passé tourmenté qui aujourd’hui encore persiste et blesse. La ville sans nom est la capitale de la majorité, c’est un espace universel, un territoire omniprésent. C’est une forêt, la mauvaise herbenégligée, cette nature indomptée quine se remarque pasdepuis l’intérieur du jardin.

Pour que le paradis ait un sens, il est nécessaire d’avoir un mur qui le sépare du reste. La ville sans nom est justement cela, ce qui reste.

 

Texte: Daniel Natoli / Photographie: Daniel Natoli / Écrit pour AAAA magazine / Traduit par Anne- Claire Bled / Publié initialement en spagnol le 21 juillet 2015 / Titre original: “La ciudad sin nombre“